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 Voltaire : Du temps que les bêtes parlaient

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MessageSujet: Voltaire : Du temps que les bêtes parlaient   Mar 15 Avr 2008 - 15:39

"Il y avait longtemps que l’incomparable Formosante s’était allée coucher. Elle avait fait placer à côté de son lit un petit oranger, dans une caisse d’argent, pour y faire reposer son oiseau. Ses rideaux étaient fermés; mais elle n’avait nulle envie de dormir : son cœur et son imagination étaient trop éveillés... Le charmant inconnu était devant ses yeux; elle le voyait tirant une flèche avec l’arc de Nembrod; elle le contemplait coupant la tête du lion; elle récitait son madrigal; enfin elle le voyait s’échapper de la foule, monté sur sa licorne. Alors elle éclatait en sanglots, elle s’écriait, avec larmes: « Je ne le reverrai donc plus !... il ne reviendra pas !
— Il reviendra, madame, lui répondit l’oiseau du haut de son oranger... Peut-on vous avoir vue et ne pas vous revoir ?
— O ciel ! O puissances éternelles ! mon oiseau parle le pur chaldéen ! » En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se met à genoux sur son lit:. « Êtes-vous un dieu descendu sur la terre ? êtes-vous le grand Orosmade caché sous ce beau plumage ? Si vous êtes un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme.
— Je ne suis qu’un volatile, répliqua l’autre; mais je naquis dans le temps que toutes les bêtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les ânesses, les chevaux et les griffons s’entretenaient familièrement avec les hommes. Je n’ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames d’honneur ne me prissent pour un sorcier : je ne veux me découvrir qu’à vous. »
Formosante, interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de l’empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d’abord quel âge il avait :
« Vingt-sept mille neuf cents ans et six mois, madame; je suis de l’âge de la petite révolution du ciel que vos mages appellent la précession des équinoxes, et qui s’accomplit en près de vingt-huit mille de vos années. Il y a des révolutions infiniment plus longues; aussi nous avons des êtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que j’appris le chaldéen dans un de mes voyages : j’ai toujours conservé beaucoup de goût pour la langue chaldéenne, mais les autres animaux mes confrères ont renoncé à parler dans vos climats. — Et pourquoi cela, mon divin oiseau ? — Hélas ! c’est parce que les hommes ont pris enfin l’habitude de nous manger, au lieu de converser et de s’instruire avec nous... Les barbares ! ne devaient-ils pas être convaincus qu’ayant les mêmes organes qu’eux, les mêmes sentiments, les mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui s’appelle une âme tout comme eux; que nous étions leurs frères, et qu’il ne fallait cuire et manger que les méchants ? Nous sommes tellement vos frères, que le grand Être, l’Être éternel et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes, nous comprit expressément dans le traité. Il vous défendit de vous nourrir de notre sang, et à nous de sucer le vôtre.
« Les fables de votre ancien Locman, traduites en tant de langues, seront un témoignage éternellement subsistant de l’heureux commerce que vous avez eu autrefois avec nous; elles commencent toutes par ces mots : Du temps que les bêtes parlaient. Il est vrai qu’il y a beaucoup de femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens; mais ils ont résolu de ne point répondre, depuis qu’on les a forcés, à coups de fouet, d’aller à la chasse et d’être les complices du meurtre de nos anciens amis communs les cerfs, les daims, les lièvres et les perdrix.
« Vous avez encore d’anciens poèmes dans lesquels les chevaux parlent, et vos cochers leur adressent la parole tous les jours; mais c’est avec tant de grossièreté, et en prononçant des mots si infâmes, que les chevaux, qui vous aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd’hui.
« Le pays où demeure votre charmant inconnu, le plus parfait des hommes, est demeuré le seul où votre espèce sache encore aimer la nôtre et lui parler, et c’est la seule contrée de la terre où les hommes soient justes."


VOLTAIRE, La Princesse de Babylone (1768).
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